Un antiquaire a bâti une demeure autour de sa collection. Ce qui est arrivé ensuite n'était dans aucun plan.
Le Manoir Blackswan n'est pas dans les Cantons-de-l'Est. Il n'est ni à Westmount, ni dans Outremont, ni au bout d'un chemin de montagne qu'on emprunte exprès. Il est à Châteauguay, sur la rive sud, dans le quartier historique, sur un demi-acre bordé de rues où il ne se passe plus rien passé dix heures du soir. Montréal est à trente minutes. L'eau est à deux pas.
On a reçu ici des gens de Dubaï, d'Angleterre, d'Australie, des États-Unis, de Chine. À Châteauguay. Oui, à Châteauguay.
On pourrait présenter cette improbabilité comme un accident de parcours, quelque chose qu'il faudrait expliquer au visiteur avant qu'il ne se pose la question. Elle est plutôt le premier fait à comprendre. Un domaine de ce calibre, posé là où personne ne l'attend, ne peut pas avoir été bâti pour le marché. Aucun plan d'affaires ne recommande cette adresse. Il a donc été bâti pour autre chose.
Emmanuel Hébert est antiquaire et designer. Il a passé des années à rassembler des pièces, une à une, dans les ventes et chez les marchands, jusqu'à posséder une collection qui ne tenait plus nulle part. Tout antiquaire finit par buter sur la même question. Où est-ce que tout cela va vivre ?
Sa réponse n'a pas été un entrepôt.
Il commence par dessiner. Les plans du bâtiment occupent 2019, et le chantier ouvre en mars 2020. Le domaine se monte ensuite pièce par pièce, sur des années. Les planchers, la cheminée, les lustres centenaires recâblés un à un. Rien n'arrive par lots. Chaque chambre reçoit ce qui lui revient, et aucune ne ressemble à sa voisine.
« Je voulais vivre au milieu de ma collection d'antiquités, dans un lieu qui deviendrait un jour le patrimoine architectural du quartier historique de ma ville. »
Emmanuel Hébert
Il faut s'arrêter sur ce mot, patrimoine. On ne bâtit pas un patrimoine pour dix ans. C'est une intention qui se juge sur un siècle, et elle explique des choix qu'aucune logique d'exploitation ne justifierait. Personne n'installe une cheminée sculptée dans un lieu qu'il compte amortir.
De là vient la seule chose qu'il faut vraiment retenir du Manoir. Les lieux de réception sont des volumes neutres qu'on habille pour l'occasion et qu'on déshabille le lundi matin. Ici, l'atmosphère existait avant l'occasion. Elle a été montée pour quelqu'un qui allait y dormir.
D'abord pour une production. Ensuite pour une autre. Des centaines de projets ont défilé au domaine depuis, et son décor s'est retrouvé à l'écran et dans les magazines, au Québec comme à l'international.
Personne n'avait démarché. Aucune annonce n'avait été prise. Une résidence privée ne se loue pas, en principe, et celle-ci s'est pourtant mise à recevoir des équipes de tournage parce qu'un directeur artistique avait vu une photographie quelque part.
C'est la première fois que le lieu dit quelque chose sur lui-même, et ce qu'il dit est simple. Il produit de l'effet sans qu'on l'aide.
Emmanuel Hébert quitte le Manoir et s'installe à la campagne, loin de l'action et des projecteurs.
C'est le moment le plus étrange de cette histoire, et celui qui la retourne. On ne consacre pas cinq ans à bâtir une demeure pour y vivre au milieu de ses objets, puis on ne la quitte pas sans raison.
La raison tient à ce qui était arrivé entre-temps. Le lieu avait été vu. Il avait servi. Des gens y étaient entrés et en étaient ressortis en parlant d'autre chose que de décoration, ce qui est déjà beaucoup demander à un bâtiment. Le garder pour soi revenait à le gaspiller.
Le domaine s'ouvre donc. Hébergement, événements, mariages. Et c'est à ce moment que Dubaï, l'Angleterre et l'Australie commencent à arriver rue McComber.
Le Manoir garde sa vocation événementielle, les mariages compris. Mais il devient d'abord un club privé de soixante-quinze adhésions, sur candidature.
Le raisonnement est celui d'un propriétaire plutôt que celui d'un exploitant. Un exploitant compte les dates au calendrier. Emmanuel Hébert, lui, comptait les gens qui repartaient le dimanche soir.
« Un événement finit, et les gens repartent. Un lieu se mesure à ceux qu'on y rencontre. »
Emmanuel Hébert
La question posée derrière cette phrase est de son époque. On travaille seul, chez soi, et la technologie qui devait nous rapprocher nous a surtout dispersés. Où rencontre-t-on encore des gens qui parlent le même langage, qui nous ressemblent, qui nous propulsent ?
Le Manoir répond en redevenant ce qu'il a d'abord été. Une demeure habitée, où l'on travaille dans le grand salon un mardi après-midi, où l'on reçoit sous son nom, où l'on a le domaine entier pour soi quand vient son tour. Simplement, ils sont soixante-quinze à l'habiter.
Il n'a jamais cessé d'être une résidence. Il a seulement changé d'habitants.
Emmanuel Hébert veut que Châteauguay compte. Que ce quartier historique redevienne vivant et accueillant, qu'on ait une raison de venir jusqu'ici, et qu'on en reparte avec un souvenir qui reste. Il en a fait sa mission, et le Manoir n'en est que le premier argument. La propriété voisine, trente mille pieds carrés à portée de marche de la rivière, est déjà en négociation.
Voilà ce qu'il faut savoir avant de pousser la porte. Ce lieu n'a pas été ouvert pour être loué. Il a été bâti pour être habité, il l'a été pendant cinq ans, et tout ce qui s'y passe aujourd'hui découle de cette seule décision.
Le domaine se découvre sur rendez-vous, une rencontre à la fois.
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